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Editorial

Quand cinq mineurs deviennent une affaire d’État au Tchad

Jeudi 24 Septembre 2026

Cinq mineurs, des uniformes militaires, une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux et, en réponse, une intervention du parquet : faut-il vraiment mobiliser autant de moyens de l’État pour répondre aux propos de cinq enfants ?


info-direct du Tchad
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L’affaire des cinq mineurs interpellés après la diffusion d’une vidéo dans laquelle ils apparaissent en tenue militaire et tiennent des propos critiques à l’égard du chef de l’État mérite davantage qu’une simple polémique sur les réseaux sociaux. Elle pose une question fondamentale. Quelle doit être la réponse d’un État face à des enfants qui expriment, à leur manière, un discours politique ou critique ?
Selon les informations publiées le 23 septembre 2026, le parquet de N’Djamena a ouvert une enquête autour de cette vidéo et cherche notamment à déterminer si des adultes ont pu instrumentaliser ces mineurs. (
Sahel Journal)
Que reproche-t-on réellement à ces enfants ? 
Les propos attribués à ces jeunes portent, selon les éléments diffusés, sur des critiques du pouvoir et de ses institutions. On peut être en désaccord avec leur contenu, considérer leur démarche comme inappropriée ou encore s'interroger sur les adultes qui auraient pu les influencer. Mais une question demeure : est-il proportionné de traiter des enfants comme une menace pour l'État ? MS. Abdelsalam, analyste, chercheur.
Des enfants âgés de 9 à 14 ans, s'ils sont effectivement ceux présentés dans les images, ont d'abord besoin de protection, d'éducation et d'encadrement. Ils ne devraient pas devenir les protagonistes d'un affrontement politique qui les dépasse.
 
L'État dispose de moyens considérables pour rechercher les éventuels adultes à l'origine de la vidéo. Il peut enquêter, entendre les parents, identifier les auteurs de la mise en scène et établir les responsabilités. Mais la priorité devrait être la protection des mineurs et la garantie de leurs droits.
 Cette affaire ne dépasse -elle pas les cinq enfants ?
Certes, cette affaire prend une dimension particulière dans un pays où les rapports entre pouvoir politique, forces de sécurité et liberté d'expression restent régulièrement au cœur des débats. Elle intervient également dans un contexte marqué par le souvenir de plusieurs épisodes de répression politique. MS. Abdelsalam, analyste, chercheur.
Human Rights Watch a notamment documenté la répression des manifestations du 20 octobre 2022 et les détentions qui ont suivi. L'organisation a également relevé que des mineurs figuraient parmi les personnes détenues après la mort de Yaya Dillo en février 2024 (Human Rights Watch)
Dans ce contexte, chaque arrestation impliquant des mineurs devrait être examinée avec une prudence particulière. Car si l'État donne le sentiment de répondre à la critique par la force plutôt que par le débat, il risque de transformer une vidéo éphémère en une affaire politique nationale. Dr. Ahmat Yacoub Dabio, expert en gestion de conflits, président du CEDPE.
Yaya Dillo, la question que le chef de la junte ne peut pas éternellement éviter.
Effectivement, il existe, dans cette affaire, une autre question qui dépasse largement les cinq mineurs : celle de la mort de Yaya Dillo. Le 28 février 2024, le dirigeant du Parti socialiste sans frontières a été tué lors de l'assaut des forces de sécurité contre le siège de son parti à N'Djamena. A l'époque, le procureur avait affirmé que Dillo avait été tué lors d'un échange de tirs. Mais Human Rights Watch a estimé que les circonstances de sa mort demeuraient insuffisamment éclaircies et a demandé l'ouverture d'une enquête indépendante (Human Rights Watch).  MS. Abdelsalam, analyste, chercheur.
Plus d'un an après les faits, Human Rights Watch constatait encore, en février 2025, que les autorités n'avaient pas apporté de clarification suffisante sur les circonstances de cette mort. (Human Rights Watch)
C'est précisément pour cette raison qu'une enquête indépendante reste importante. La question « comment et dans quelles circonstances Yaya Dillo est-il mort ? » ne devrait pas être considérée comme une question subversive. C'est une question de justice et de vérité.
Une enquête indépendante ne serait pas seulement utile aux familles et aux proches de Yaya Dillo. Elle permettrait aussi à l'État de répondre aux accusations qui continuent d'alimenter les controverses. Eduquer plutôt que criminaliser. MS. Abdelsalam, analyste, chercheur.

S'il est établi que ces cinq mineurs ont été manipulés par des adultes, la responsabilité des adultes doit être recherchée. Mais les enfants doivent, eux, bénéficier d'une protection adaptée à leur âge.

La réponse la plus forte de l'État ne serait-elle pas de leur permettre de retourner à l'école, de poursuivre leur scolarité et de bénéficier d'un accompagnement éducatif et social ? Un État qui se veut protecteur ne devrait pas seulement intervenir lorsqu'un enfant commet une faute. Il doit aussi contribuer à son éducation, à sa protection et à son avenir. Un enfant qui critique le chef de la junte ne devient pas pour autant un ennemi de l'État. Et si l'on soupçonne qu'il a été manipulé, il faut rechercher celui qui l'a manipulé, plutôt que de faire porter à l'enfant le poids d'une confrontation politique dont il ne maîtrise ni les enjeux ni les conséquences. Dr. Ahmat Yacoub Dabio, expert en gestion de conflits, président du CEDPE.

 La vraie force d'un État ne se mesure pas au nombre de policiers mobilisés pour arrêter cinq enfants, ni à la capacité d'un parquet à transformer une vidéo en affaire nationale. Elle se mesure à sa capacité à protéger les plus vulnérables, à garantir la justice, à accepter la critique et à répondre aux accusations par des faits et des enquêtes.
Le Tchad n'a pas besoin que ses enfants deviennent les otages des querelles politiques des adultes.
Il a besoin d'une justice capable de distinguer l'enfant de l'adulte qui pourrait l'instrumentaliser, la critique du crime et la contestation de la menace contre l'État.
Quant à la mort de Yaya Dillo, une enquête indépendante demeure la meilleure voie pour établir la vérité et tourner cette page douloureuse sur des bases factuelles plutôt que sur des récits contradictoires.
Les cinq enfants doivent retrouver leur place : l'école, la famille et l'avenir.
Et l'État, lui, doit retrouver la sienne : protéger, enquêter, rendre justice et répondre aux citoyens.


Sarah H. Salmane,
analyste, chercheure associée au CEDPE.
Sahel7, www.centrerecherche.com

 


image source: Info direct du Tchad 
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