Les médias français et internationaux ont rapporté récemment que le gouvernement français a décerné à Mme Nialé Kaba, ministre d’État aux Affaires étrangères et à la Coopération internationale de Côte d’Ivoire, le prix de « Meilleure ministre africaine de l’année 2026 ». Cette distinction est attribuée par la Fondation Crucial Peace, une organisation non gouvernementale internationale qui promeut le concept de «croissance multilatérale partagée» afin de favoriser un développement souverain et prospère sur le continent africain. Il s’agit de la même organisation qui a remis au président tchadien Mohamat Idriss Déby, dit « Kaka », le Prix africain de la paix 2026 lors de l’ouverture de la 6e Conférence africaine sur la consolidation de la paix, tenue en Mauritanie en février dernier.
Ce qui interpelle ici n’est pas uniquement l’attribution de cette distinction à une personnalité controversée, accusée d’avoir transformé le Tchad en un enclos d'insécurité, de dictature et de répression. Lui qui au lieu de jouer la médiation dans le conflit au Soudan, s'est permis, non seulement de prendre parti, mais aussi de faire du Tchad, une base arrière destinée au stockage et à l’acheminement des armes et des munitions destinés à raviver le conflit au Soudan. Grâce à cette intervention, de graves violations des droits humains ont été perpétrées au Soudan et aussi bien sur le sol tchadien où plusieurs affrontements ont opposés des communautés qui cohabitaient autrefois en paix. On peut citer les derniers affrontements ayant opposé la communauté de Zaghawa à celle de Tama, ayant fait plus de 120 morts.
Pourtant, toutes ces violations des droits de l'Homme sont étayées par des rapports documentés des Nations Unies ainsi que par de nombreux articles publiés par des médias internationaux crédibles. Il est d’autant plus remarquable que la France choisisse d’honorer le président tchadien qui a le plus défié Paris en expulsant les forces françaises de son territoire, mettant ainsi un terme à l’accord historique de coopération militaire et sécuritaire franco-tchadien.
Pourtant, toutes ces violations des droits de l'Homme sont étayées par des rapports documentés des Nations Unies ainsi que par de nombreux articles publiés par des médias internationaux crédibles. Il est d’autant plus remarquable que la France choisisse d’honorer le président tchadien qui a le plus défié Paris en expulsant les forces françaises de son territoire, mettant ainsi un terme à l’accord historique de coopération militaire et sécuritaire franco-tchadien.
Il convient également de rappeler que le gouvernement français s’était fermement opposé à la prolongation de la première période de transition de Mohamat Kaka lorsqu’il dirigeait le Conseil militaire de transition. Cette position rejoignait celle de l’Union africaine, de l’Union européenne et des États-Unis. Elle s’est maintenue après la répression des manifestations du « Jeudi noir » en octobre 2022, puis après la candidature de Kaka à l’élection présidentielle de 2024. Les tensions entre Paris et N’Djamena ont atteint leur paroxysme avec la dénonciation de l’accord de coopération militaire et sécuritaire en novembre 2024.
Et malgré tout, Déby a reçu le Prix africain de la paix en reconnaissance de son rôle dans la gestion de la crise des réfugiés soudanais et de ses efforts supposés en faveur de la stabilité régionale. Une telle contradiction dans les positions internationales relatives aux questions soudano-tchadiennes traduit un malaise profond au sein de la diplomatie française et met en lumière une forme d’hypocrisie diplomatique susceptible d’affecter durablement la crédibilité de la France.
Paris, qui s’efforce depuis le début de l’année de renouer ses relations avec le Tchad afin de « réinitialiser cette relation » et de bâtir un partenariat renouvelé centré sur les dimensions économiques et humanitaires, semble vouloir éviter à tout prix de perdre définitivement le Tchad comme allié stratégique. Dans cette dynamique, la situation humanitaire au Soudan paraît être utilisée comme un levier diplomatique.
Nous estimons que cette générosité apparente révèle surtout l’hypocrisie d’une diplomatie française qui instrumentalise les réfugiés soudanais ainsi que les tragédies humaines engendrées par la guerre. Cette situation rappelle l’attribution du prix Nobel de la paix au Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed en 2019 pour ses efforts de paix avec l’Érythrée et le Soudan, alors même qu’il allait ensuite être accusé des violations des droits humains les plus graves commises contre le peuple tigréen en Éthiopie. Aujourd’hui encore, il est accusé par les autorités soudanaises d’abriter des camps des FSR et de faciliter des attaques contre des infrastructures civiles, comme ce fut le cas lors de l’attaque de l’aéroport de Khartoum le 4 mai.
Enfin, ces distinctions internationales semblent avoir perdu une partie de leur prestige et de leur signification. Les jurys paraissent désormais adopter une lecture occidentale et eurocentrée des questions de paix, une lecture souvent alignée sur les priorités géopolitiques occidentales. La politique n’est plus seulement un facteur d’influence dans l’attribution de ces récompenses ; elle en est devenue un élément constitutif.
Dans un monde où les rapports de force dominent les relations internationales, il devient difficile de dissocier le choix des prétendus « artisans de la paix » des intérêts et des tensions géopolitiques qui structurent l’ordre mondial actuel.
Faris Abdulkarim

