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Tchad : des uniformes militaires brûlés, symbole du divorce entre la jeunesse et la junte

Mercredi 17 Juin 2026

La stabilité durable d'un pays ne repose pas seulement sur la force de ses institutions sécuritaires. Elle dépend aussi de sa capacité à offrir à sa jeunesse des raisons d'espérer, de participer à la vie nationale et de croire en son avenir.



Au Tchad, des images diffusées sur les réseaux sociaux montreraient de jeunes recrues ou stagiaires en tenue militaire incendiant leurs uniformes en signe de protestation contre ce qu'ils considèrent comme une marginalisation et un abandon de la part des autorités. Pour ces jeunes, ce geste symbolique traduit une profonde déception : leur aspiration à servir la nation se serait transformée, au fil du temps, en un sentiment d'attente interminable, d'exclusion et d'injustice.
Cette situation est particulièrement préoccupante car il est rare de voir des jeunes ayant choisi la voie militaire exprimer publiquement leur désarroi vis-à-vis de l'État. Selon plusieurs témoignages relayés sur les réseaux sociaux, certains manifestants dénoncent des pratiques de favoritisme dans les recrutements, les affectations ou les intégrations définitives au sein des forces de défense et de sécurité. Ils estiment que les opportunités seraient accordées en priorité à des personnes perçues comme proches des cercles du pouvoir ou de certains réseaux d'influence.
Au-delà de la véracité des accusations formulées, ce mouvement révèle un malaise plus profond qui touche une partie de la jeunesse tchadienne. Dans un pays où les perspectives d'emploi demeurent limitées, l'armée, la fonction publique et les forces de sécurité représentent souvent l'un des rares débouchés professionnels stables. Lorsque ces voies apparaissent inaccessibles ou perçues comme inéquitables, la frustration peut rapidement se transformer en colère.
 
Les propos de certains jeunes menaçant de rejoindre des mouvements rebelles ou de prendre les armes contre les autorités doivent être pris au sérieux, non comme une solution légitime, mais comme le symptôme d'un désespoir grandissant. L'histoire du Tchad montre que les mouvements armés ont souvent trouvé leur origine dans des sentiments d'exclusion politique, économique ou sociale. Ignorer ces signaux reviendrait à sous-estimer un risque réel pour la paix sociale.
 
Cette inquiétude est d'autant plus importante que le pays fait déjà face à de multiples défis sécuritaires. Les conflits intercommunautaires connaissent une recrudescence dans plusieurs provinces, tandis que les menaces terroristes demeurent présentes dans certaines régions, notamment autour du bassin du lac Tchad. Dans ce contexte, toute augmentation du nombre de jeunes désœuvrés, marginalisés ou privés de perspectives constitue un facteur supplémentaire de vulnérabilité.
 
Une étude réalisée par le Centre d'Études pour le Développement et la Prévention de l'Extrémisme (CEDPE) en 2020 avait déjà mis en évidence le lien entre exclusion sociale, chômage des jeunes et risques de radicalisation. L'étude soulignait que certains jeunes, notamment dans la région du Lac, pouvaient être attirés par les groupes extrémistes en raison de l'absence d'opportunités économiques, du sentiment d'abandon et de la recherche d'un statut social ou d'une source de revenus.
 
La réponse à cette situation ne peut être uniquement sécuritaire. Elle doit également être politique, économique et sociale. La junte au pouvoir gagnerait à renforcer la transparence des recrutements publics, à promouvoir l'égalité des chances, à développer des programmes d'insertion professionnelle et à ouvrir davantage d'espaces de dialogue avec la jeunesse. Une société qui laisse une partie importante de sa jeunesse sans emploi, sans perspective et sans sentiment d'appartenance prend le risque de voir se multiplier les tensions et les violences.
 
La stabilité durable d'un pays ne repose pas seulement sur la force de ses institutions sécuritaires. Elle dépend aussi de sa capacité à offrir à sa jeunesse des raisons d'espérer, de participer à la vie nationale et de croire en son avenir. Dans le cas contraire, la frustration accumulée peut devenir un terreau favorable aux crises de demain.

Ramy Haroun
Analyste, chercheur associé au CEDPE
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