Trois questions posées à un expert du CEDPE sur la détérioration de l'espace civique tchadien, les arrestations de dirigeants politiques et la posture indifférente de Paris et Moscou face aux dérives autoritaires de la junte de N'Djaména.
Interviewé Dr. Ahmat Yacoub Dabio,
Expert en Gestion de conflits
Président du CEDPE
Interview radio d'Allemagne Deutsche Welle.
3 questions
Date 5 Mai 2026
Question 1: Ces derniers temps, de nombreuses arrestations ont eu lieu. Est-ce le signe que le pouvoir tchadien ne supporte pas la critique ?
Interviewé Dr. Ahmat Yacoub Dabio,
Expert en Gestion de conflits
Président du CEDPE
Interview radio d'Allemagne Deutsche Welle.
3 questions
Date 5 Mai 2026
Question 1: Ces derniers temps, de nombreuses arrestations ont eu lieu. Est-ce le signe que le pouvoir tchadien ne supporte pas la critique ?
- Dr. Ahmat Yacoub Dabio : Depuis l'avènement de la junte au pouvoir au Tchad, au lendemain du décès du maréchal Idriss Déby en avril 2021, on observe une radicalisation croissante dans la gestion des affaires publiques. Une radicalisation qui dépasse parfois toute mesure raisonnable. Les faits parlent d'eux-mêmes. Les manifestations pacifiques réprimées dans le sang en octobre 2022, avec des morts parmi les manifestants, les arrestation illégale et condamnation à 20 ans de prison de l'ancien Premier ministre Dr. Succès Masra pour des chefs d'accusation politiquement motivés selon Human Rights Watch, la détention arbitraire du général Youssouf Boy et d'autres personnalités politiques, l’arrestation des huit leaders du GCAP le 25 avril 2026 (condamnés à huit ans de prison), soit la veille de la dissolution de leur coalition par la Cour suprême, l’exécution extrajudiciaire de Yaya Dillo Djérou, président du PSF, le 28 février 2024, lors de l'assaut de son siège de parti à N'Djaména.
Désormais, toute manifestation ou activité politique de l'opposition est strictement interdite ou immédiatement réprimée. La situation est si grave que des femmes et hommes politiques, ainsi que de nombreux jeunes militants, ont choisi l'exil pour fuir les persécutions. Ce n'est pas simplement que le pouvoir tchadien ne supporte pas la critique, c'est qu'il a fait de l'éradication de toute voix dissidente un instrument de gouvernance.
Question 2 : La Ligue tchadienne des droits de l'homme évoque un espace civique qui se rétrécit. Les Tchadiens arrivent-ils encore à s'exprimer librement ? Quel est votre constat ?
Question 2 : La Ligue tchadienne des droits de l'homme évoque un espace civique qui se rétrécit. Les Tchadiens arrivent-ils encore à s'exprimer librement ? Quel est votre constat ?
- Dr. Ahmat Yacoub Dabio : Le constat est sans appel. La liberté d'expression n'existe plus au Tchad dans sa forme substantielle. Elle est systématiquement bafouée. Quiconque ose formuler une critique indépendante (journaliste, militant, simple citoyen) s'expose à des menaces, à des convocations par la police politique, voire à l'arrestation ou à la disparition. J’avoue que, bien que je n’aie aucune activité politique, j’ai été victime d’une tentative d’arrestation début mai 2024, apparemment à cause d’un sondage qui donnait le président sortant perdant. Cela fait maintenant deux ans que je n’ai pas mis les pieds au Tchad. Comme moi, beaucoup sont contraints à l’exil.
Le Tchad traverse aujourd'hui l'une des périodes les plus sombres de son histoire contemporaine. Une junte militaire qui a manifestement perdu le sens de l'intérêt général gouverne par la peur et l'intimidation. Les réseaux sociaux sont surveillés, les associations de la société civile sont dans la ligne de mire, les syndicats sont neutralisés. Ce rétrécissement de l'espace civique, documenté par la Ligue tchadienne des droits de l'homme mais aussi par Amnesty International et Human Rights Watch, n'est pas un phénomène marginal, c'est la politique délibérée d'un régime qui ne s'estime pas comptable devant son peuple.
Question 3 : Comment évaluez-vous la posture de Paris et de Moscou face à ce qui se passe au Tchad ?
- Dr. Ahmat Yacoub Dabio : La communauté internationale notamment la France et la Russie partagent, sur ce dossier, une indifférence structurelle aux droits humains des Tchadiens, même si les motivations diffèrent. Aucune des deux puissances ne se soucie véritablement des violations perpétrées par la junte au pouvoir tant que leurs intérêts stratégiques ne sont pas directement menacés.
La France se trouve dans une position particulièrement inconfortable. Après avoir perdu ses positions dans les États de l'AES (Mali, Burkina Faso, Niger) elle n'a pas les moyens politiques de se permettre de fragiliser son dernier grand partenaire sahélien en exerçant une pression réelle sur N'Djaména en matière de droits humains. Paris choisit le pragmatisme, c'est-à-dire le silence. Quant à la Russie, elle a fait de la non-ingérence dans les affaires intérieures, y compris les plus graves, un principe absolu de sa politique africaine, qui lui permet précisément de séduire des régimes qui fuient la conditionnalité occidentale.
Ce qui inquiète profondément, c'est la trajectoire de fond. En réprimant toute voix, toute opposition, tout espace de dialogue, la junte se prive elle-même des soupapes qui permettent à un pays de gérer ses tensions politiques par des voies pacifiques. Si rien ne change, le risque est réel de voir une partie de la population tchadienne reprendre les armes. Ce serait une catastrophe pour le Tchad et pour toute la sous-région.
Le CEDPE appelle la communauté internationale, et en particulier l'Union africaine et l'Union européenne, à ne pas réduire leur relation avec le Tchad à la seule gestion des flux migratoires ou à la coopération antiterroriste. La stabilité durable ne se bâtit pas sur la répression, mais sur la réconciliation, l'inclusion politique et le respect des droits fondamentaux.
Question 3 : Comment évaluez-vous la posture de Paris et de Moscou face à ce qui se passe au Tchad ?
- Dr. Ahmat Yacoub Dabio : La communauté internationale notamment la France et la Russie partagent, sur ce dossier, une indifférence structurelle aux droits humains des Tchadiens, même si les motivations diffèrent. Aucune des deux puissances ne se soucie véritablement des violations perpétrées par la junte au pouvoir tant que leurs intérêts stratégiques ne sont pas directement menacés.
La France se trouve dans une position particulièrement inconfortable. Après avoir perdu ses positions dans les États de l'AES (Mali, Burkina Faso, Niger) elle n'a pas les moyens politiques de se permettre de fragiliser son dernier grand partenaire sahélien en exerçant une pression réelle sur N'Djaména en matière de droits humains. Paris choisit le pragmatisme, c'est-à-dire le silence. Quant à la Russie, elle a fait de la non-ingérence dans les affaires intérieures, y compris les plus graves, un principe absolu de sa politique africaine, qui lui permet précisément de séduire des régimes qui fuient la conditionnalité occidentale.
Ce qui inquiète profondément, c'est la trajectoire de fond. En réprimant toute voix, toute opposition, tout espace de dialogue, la junte se prive elle-même des soupapes qui permettent à un pays de gérer ses tensions politiques par des voies pacifiques. Si rien ne change, le risque est réel de voir une partie de la population tchadienne reprendre les armes. Ce serait une catastrophe pour le Tchad et pour toute la sous-région.
Le CEDPE appelle la communauté internationale, et en particulier l'Union africaine et l'Union européenne, à ne pas réduire leur relation avec le Tchad à la seule gestion des flux migratoires ou à la coopération antiterroriste. La stabilité durable ne se bâtit pas sur la répression, mais sur la réconciliation, l'inclusion politique et le respect des droits fondamentaux.


