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Conflit et prévention

Centrafrique : le débordement de la guerre soudanaise devient une menace régionale

Dimanche 27 Septembre 2026

Avec une frontière devenue une zone de pression, le problème dépasse désormais le simple accueil de réfugiés. La frontière géographique triangulaire entre le Soudan, la Centrafrique et le Tchad est une zone de circulation traditionnelle des populations, des éleveurs, des commerçants et du bétail. La guerre au Soudan vient bouleverser cet équilibre ancien.


Par Dr. Ahmat Yacoub Dabio
Expert en gestion de conflits
président du CEDPE
Sahel7, www.centrerecherche.com
yacoubahmat0@gmail.com


Le président centrafricain Faustin-Archange Touadéra a tiré la sonnette d’alarme sur les conséquences de la guerre au Soudan pour son pays, en mettant particulièrement en évidence la situation dans l’extrême nord-est de la République centrafricaine.
Selon les chiffres évoqués par le chef de l’État, Birao accueille à elle seule environ 27 000 réfugiés soudanais, soit une population considérable pour une ville dont les capacités d’accueil sont limitées. Les données du HCR confirment qu’environ 27 000 réfugiés soudanais se trouvent à Birao et dans ses environs, principalement sur le site de Korsi.
Cette pression démographique ne se limite cependant pas à la question des réfugiés. La guerre soudanaise produit également des déplacements à l’intérieur même de la Centrafrique.
La ville frontalière d’Am-Dafock, dans la préfecture de la Vakaga, est le symbole du débordement du conflit. Elle constitue aujourd’hui l’un des principaux points de fragilité.
Les violences qui ont éclaté dans cette zone ont provoqué le déplacement de plus de 11 000 personnes. En juin 2026, une nouvelle escalade, notamment après l’attaque du 30 juin contre Am-Dafock, a encore aggravé la situation. La MINUSCA indiquait début juillet que plus de 16 000 déplacés internes étaient alors installés à proximité de sa base à Am-Dafock.
Le chiffre de 11 000 évoqué par le président doit donc être replacé dans cette chronologie : il correspond à une phase antérieure de la crise, alors que les mouvements de population ont continué à évoluer.
Avec une frontière devenue une zone de pression, le problème dépasse désormais le simple accueil de réfugiés. La frontière géographique triangulaire entre le Soudan, la Centrafrique et le Tchad est une zone de circulation traditionnelle des populations, des éleveurs, des commerçants et du bétail. La guerre au Soudan vient bouleverser cet équilibre ancien.
L'arrivée de réfugiés, le déplacement des populations locales et les mouvements transfrontaliers de groupes armés accentuent les tensions autour de l'accès à la terre, à l'eau et aux pâturages.
La situation est particulièrement sensible entre agriculteurs et éleveurs, car les déplacements de troupeaux peuvent provoquer des conflits communautaires dans un contexte où les mécanismes traditionnels de régulation sont déjà fragilisés.
La MINUSCA avait d'ailleurs constaté que les violences à Am-Dafock avaient affecté non seulement la sécurité des populations, mais également la circulation des personnes et des marchandises ainsi que les relations entre communautés centrafricaines et soudanaises.
Avec la présence de groupes armés, de trafiquants et de coupeurs de route d’origine tchadienne, centrafricaine et soudanaise, le principal danger reste la possibilité d’une régionalisation progressive du conflit soudanais. La frontière n'est pas une ligne hermétique. Les populations la traversent, le bétail circule, les commerçants se déplacent et, dans certaines zones, des groupes armés peuvent également franchir la frontière.
Les événements d'Am-Dafock ont montré cette vulnérabilité. La MINUSCA a rapporté que l'attaque du 30 juin 2026 avait touché des civils, les forces centrafricaines et les personnels de sécurité présents dans la zone.
Pour Bangui, le problème n'est donc plus seulement humanitaire. Il devient simultanément sécuritaire, économique, social et territorial.
 
Le cas de Birao est particulièrement révélateur. C’est une ville sous pression. Avec environ 27 000 réfugiés soudanais accueillis dans la ville et ses environs, la pression sur les infrastructures locales est considérable. Le HCR souligne que l'afflux de réfugiés exerce une forte pression sur des ressources qui étaient déjà limitées.
La Centrafrique se retrouve ainsi confrontée à un paradoxe. Un État disposant de ressources limitées doit absorber les conséquences d'une guerre qui se déroule chez son voisin.
C'est précisément pourquoi l'appel de Touadéra à une solidarité régionale et internationale prend une dimension particulière. Le financement de la réponse humanitaire devient un élément de stabilisation sécuritaire : aider les réfugiés, c'est aussi réduire les tensions avec les populations hôtes et prévenir l'apparition de nouveaux conflits communautaires.
Le HCR et ses partenaires ont d'ailleurs souligné en avril 2026 que le plan de réponse aux réfugiés soudanais en Centrafrique était très insuffisamment financé. (
UNHCR)
 
Le Soudan ne peut plus être considéré comme une crise isolée. L'évolution de la situation dans le nord-est centrafricain rappelle une réalité souvent sous-estimée : la guerre du Soudan n'est plus seulement une guerre soudanaise.
Ses conséquences touchent déjà le Tchad, la Libye, l'Égypte, le Soudan du Sud et la République centrafricaine, avec des intensités différentes. Dans le cas centrafricain, le risque est celui d'un enchaînement (guerre au Soudan, afflux de réfugiés, pression sur les ressources, tensions agriculteurs-éleveurs, conflits communautaires, déplacement de populations, fragilisation de la frontière, pénétration éventuelle de groupes armés). Cette chaîne n'est pas automatique, mais chaque maillon augmente la vulnérabilité du suivant.
L'appel du président centrafricain à une solidarité internationale proportionnelle à l'ampleur des défis mérite donc d'être replacé dans une perspective plus large. Il ne s'agit pas seulement de financer des camps ou de distribuer de la nourriture. Il faut également renforcer la protection des populations, sécuriser les couloirs de transhumance, prévenir les conflits entre agriculteurs et éleveurs, soutenir les autorités locales et maintenir des mécanismes de dialogue entre les communautés de part et d'autre de la frontière.
L’expérience d’Am-Dafock montre que le dialogue local peut vraiment porter ses fruits. Un accord de paix, soutenu par la MINUSCA en 2025, avait permis d’améliorer nettement la situation et favorisé le retour d’une grande partie des personnes déplacées. Cependant, les violences survenues en 2026 rappellent que ces progrès restent fragiles. Il faut aussi noter que les chefs d’État africains portent une grande part de responsabilité dans les conflits, respectant rarement les accords de paix conclus avec les mouvements politico-militaires. Au Tchad, par exemple, les signataires de l’accord de paix de Doha en savent quelque chose.
 
Pour conclure, la Centrafrique apparaît ainsi comme l'un des premiers espaces où se mesure concrètement le coût régional de la guerre soudanaise.
A Birao, des dizaines de milliers de réfugiés soudanais doivent être accueillis. A Am-Dafock, des milliers de Centrafricains ont été contraints de fuir leurs maisons. Entre les deux, une frontière historiquement poreuse devient progressivement une zone de confrontation indirecte entre les conséquences de la guerre soudanaise et les fragilités internes centrafricaines.
La question n'est donc plus seulement de savoir combien de réfugiés la Centrafrique peut encore accueillir, mais combien de temps les communautés locales pourront absorber cette pression sans que les tensions foncières, pastorales et sécuritaires ne se transforment en nouveaux conflits.
C'est pourquoi la crise soudanaise appelle désormais une réponse qui ne soit plus seulement nationale. La prévention du débordement régional de la guerre doit devenir un objectif partagé entre les pays voisins, l'Union africaine, les Nations unies et les partenaires internationaux.
 
Sources exploitées:
UNHCR
Opération de Maintien de la Paix
minusca.unmissions.org