L’analyse des trajectoires industrielles en Afrique subsaharienne met souvent en lumière des figures managériales dont la contribution à la construction de l’État demeure paradoxalement méconnue. À travers cette étude de cas consacrée à Hassane Kolingar, ancien Président-Directeur général de la CotonTchad, nous explorons comment la gouvernance d'une entreprise publique majeure a pu servir d'instrument de régulation macroéconomique et de stabilisation sociale. Cet article propose une réévaluation de son mandat, marqué par une recherche constante d'équilibre entre les pressions d'ajustement structurel et l'impératif de souveraineté économique nationale. Nous vous informons d’avance que l’article est long. Il ne doit pas se lire au volant. Par Kaimba Felix Ngoussou
Il existe des acteurs institutionnels dont l’influence ne se mesure pas à l'aune de leur visibilité publique, mais à l'impact durable de leurs réformes sur les structures économiques et sociales d'une nation. Hassane Kolingar, ancien Président-Directeur général de la Société Cotonnière du Tchad (CotonTchad), illustre cette catégorie de hauts commis de l'État ayant exercé une influence déterminante sur le secteur agro-industriel. Durant son mandat, il a appréhendé la gestion de l'économie rurale non comme une simple administration technique, mais comme un levier d’autonomie nationale. Pour le Tchad, la filière cotonnière a historiquement constitué le pivot de l’équilibre macroéconomique et de la subsistance de millions de citoyens. Comme le souligne le chercheur et homme politique tchadien Gali Ngothé Gatta dans ses analyses structurelles : « Le coton au Tchad n'est pas qu'une plante, c'est un contrat social entre l'État, la terre et le paysan. ». C’est en garant de ce contrat institutionnel que Hassane Kolingar a articulé sa vision managériale.
La direction de Hassane Kolingar s’est inscrite dans un contexte de mutations économiques mondiales particulièrement complexes. Sa gouvernance a coïncidé avec l'application, par les institutions de Bretton Woods (FMI et Banque mondiale), des principes du Consensus de Washington, qui préconisaient un désengagement de l’État et une privatisation rapide des entreprises publiques africaines.
En parallèle, les subventions agricoles accordées par les pays industrialisés provoquaient une distorsion des prix et l'effondrement des cours mondiaux de la fibre. Face à ces contraintes exogènes, la direction générale de la CotonTchad a adopté une posture de rigueur technique et de négociation stratégique pour préserver l'outil de production national. Cette démarche faisait écho aux analyses de l'économiste Samir Amin, qui démontrait que « le développement est impossible dans le cadre d'une soumission passive aux exigences du marché mondial ». Dans cette configuration de défense des intérêts souverains, la direction de la CotonTchad s'inscrivait dans une synergie d'action avec d’autres grands experts des finances publiques de l'époque. On peut notamment citer le haut fonctionnaire Mbogo Ngaguet Tallot, conseiller émérite auprès des institutions financières internationales, qui œuvrait parallèlement dans l'espace diplomatique pour préserver les marges de manœuvre budgétaires du Tchad. Refusant la liquidation patrimoniale de la société, Hassane Kolingar a choisi de moderniser les infrastructures industrielles de Moundou et de Kélo, démontrant ainsi qu'une entreprise publique rigoureusement gérée pouvait atteindre des standards d'excellence internationaux.
Au sein des unités de production, la méthode managériale de Hassane Kolingar reposait sur une présence active sur le terrain et une stricte discipline d'exploitation. Les témoignages des cadres techniques de l'époque mettent en évidence une gestion de crise pragmatique et décentralisée. Un ancien directeur technique de la CotonTchad rapporte : « Lors des interruptions techniques majeures en période de pic d’égrenage, alors que les coûts d’opportunité étaient critiques, le Président-Directeur Général participait directement à l’évaluation de la situation sur le site, y compris aux heures les plus tardives. Son approche n'était pas punitive mais analytique. Il s'enquêrait des besoins matériels des ingénieurs afin d'optimiser les délais de réparation. Tout en imposant un contrôle strict des dépenses opérationnelles et des pièces détachées, il valorisait l'innovation technique locale. » Cette prise en compte du capital humain s'étendait à l'ensemble de la pyramide salariale et constituait un facteur clé de la performance. Un ancien opérateur de maintenance témoigne de cette approche : « Monsieur Kolingar intégrait la pénibilité de nos tâches dans sa politique de gestion. Il a formalisé la revalorisation des primes de rendement, standardisé l'approvisionnement en équipements de protection individuelle et structuré la restauration collective. Selon sa doctrine, la qualité finale de la fibre textile dépendait directement des conditions de travail du personnel d'exécution. Il incarnait une autorité de proximité respectée. »
L’axe majeur de la stratégie de Hassane Kolingar a résidé dans la rupture avec le modèle d'économie rentière par le développement d'une chaîne de valeur locale. Refusant de cantonner le Tchad au rôle exclusif de fournisseur de matières premières brutes, il a planifié la valorisation des sous-produits de l'égrenage. Sous son impulsion, la CotonTchad a mis en œuvre une stratégie d'intégration verticale par l’implantation de complexes d’huilerie et de savonnerie à Moundou. Cette transformation industrielle de la graine de coton en biens de consommation courante illustrait la théorie du développement endogène conceptualisée par l'intellectuel burkinabè Joseph Ki-Zerbo : « On ne développe pas, on se développe. Le développement doit s'enraciner dans la transformation de nos propres ressources. ».
Cette politique de diversification a généré des externalités positives majeures. D'une part, la substitution aux importations d'huile végétale et de savon a permis de stabiliser les prix sur le marché intérieur et de protéger le pouvoir d'achat des ménages face aux chocs de l'offre internationale. D'autre part, la production de tourteaux de coton , résidus d'extraction riches en protéines, a constitué une ressource essentielle pour l'alimentation du cheptel. Ce mécanisme a créé une complémentarité économique structurante entre les régions agricoles méridionales et les zones pastorales septentrionales du pays.
On ne peut pas comprendre l'œuvre de Hassane Kolingar sans regarder le visage de Moundou. Sous sa gouvernance, la CotonTchad a cessé d'être une enclave industrielle pour devenir le principal architecte du développement social de la cité.
La prospérité de l'entreprise s'est directement traduite par des investissements urbains massifs. C'est sous cette impulsion que les infrastructures de la ville ont été consolidées. Le bitumage et l'entretien des axes desservant les usines ont servi d'outil de désenclavement pour structurer les quartiers périphériques. De surcroît, la compagnie a étendu ses réseaux de distribution d'électricité et d'eau potable aux zones d’habitation environnantes. Sur le plan de l'infrastructure sociale, la création de dispensaires médicaux d'entreprise a préfiguré une couverture sanitaire de proximité. Initialement destinés aux salariés, ces centres de soins ont été ouverts aux populations civiles, afin de pallier l'absence de structures sanitaires publiques à l’époque.
En finançant parallèlement la construction et l'équipement de structures scolaires primaires, la CotonTchad a érigé Moundou en pôle d’attraction démographique et en modèle d'urbanisation intégrée.
L’arbitrage des termes de l’échange entre l’entreprise et le monde rural a constitué un autre jalon de sa politique de régulation. Lors d'une campagne marquée par une dépréciation prononcée des cours mondiaux de la fibre, la direction financière de la société préconisait un ajustement structurel à la baisse du prix d'achat versé aux producteurs. Hassane Kolingar s'est opposé à cette option déflationniste.
S'appuyant sur les marges de manœuvre financières dégagées par la commercialisation des produits dérivés (savon et huile), il s'est rendu pour négocier directement auprès des instances de l'Union Nationale des Producteurs de Coton du Tchad (UNPCT). C’est au cours de ces consultations de terrain qu'il a réaffirmé la primauté de la stabilité sociale sur la stricte rentabilité comptable, à travers une déclaration restée célèbre : « Si la CotonTchad doit enregistrer un déficit comptable cet exercice, elle l'assumera. En revanche, le producteur ne saurait subir une détérioration de ses conditions d'existence, car l'effort de la paysannerie constitue le fondement de la stabilité de cette République. » Le maintien d'un prix plancher garanti par un système de péréquation interne a permis de contenir la paupérisation rurale et de limiter les phénomènes d'exode désordonné vers les centres urbains.
L'enclavement géographique du Tchad constitue une contrainte structurelle majeure pour son développement commercial. Face à ce défi, la direction de la CotonTchad a déployé une véritable diplomatie économique afin de sécuriser et d'optimiser les corridors logistiques d'exportation transitant par le port de Douala au Cameroun. Cette capacité à surmonter les distances géographiques renvoie à la formule de l'écrivain tchadien Nimrod : « Le génie tchadien réside dans sa capacité à faire plier le désert et la distance ». En corrélation avec cette logistique sécurisée, Hassane Kolingar a instauré des normes de contrôle de la qualité extrêmement rigoureuses dans les usines d’égrenage. Cette politique de labellisation a permis à la fibre tchadienne de bénéficier d'une prime de qualité constante sur les places boursières de Liverpool et de Paris.
L'analyse de la trajectoire de Hassane Kolingar s'inscrit pleinement dans le cadre théorique développé par l'économiste Felwine Sarr, qui exhorte les États africains à « réhabiter leurs institutions et à les ajuster aux réalités socio-culturelles ». En privilégiant l'intégration industrielle locale, la régulation sociale et la fermeté managériale face aux pressions extérieures, Hassane Kolingar a démontré la viabilité d'un modèle africain de gestion publique. Son héritage offre aux nouvelles générations de cadres techniques et d'administrateurs tchadiens un exemple d'intégrité intellectuelle et d'efficacité économique mis au service du développement à long terme de la nation.
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Références :
Amin, S. (1973). Le développement inégal : Essai sur les formations sociales du capitalisme périphérique. Les Éditions de Minuit.
CotonTchad. (Rapports historiques). Registres des procès-verbaux des comités de direction et des rapports de campagnes d'égrenage (Usines de Moundou et de Kélo). Archives administratives.
Gatta, G. N. (1985). Le Tchad : structures économiques, sociales et politiques. Éditions L'Harmattan.
Ki-Zerbo, J. (2003). À quand l'Afrique ? Entretien avec René Holenstein. Éditions d'En bas.
Nimrod. (2008). Un enfant d'Afrique. Actes Sud.
Sarr, F. (2016). Afrotopia. Philippe Rey.
Union Nationale des Producteurs de Coton du Tchad (UNPCT). Comptes rendus des assemblées générales et mémoires oraux des délégués ruraux.


