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Conflit et prévention

Lac Tchad : l'alerte du HCR et l'aveu d'un échec plus profond

Lundi 6 Juillet 2026

Une escalade que les chiffres ne suffisent plus à décrire


 

Le 3 juillet 2026, le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés a tiré la sonnette d'alarme depuis Genève. lus de 3,5 millions de personnes sont aujourd'hui déplacées de force dans le bassin du lac Tchad, et 8,2 millions ont besoin d'une assistance humanitaire. Entre septembre 2025 et mai 2026, la région a enregistré près de 1 800 incidents sécuritaires et plus de 5 700 morts. Plus alarmant encore, le nombre d'incidents a bondi de 80 % entre janvier 2024 et avril 2026, et la crise déborde désormais de sa géographie habituelle : le Bénin, jusque-là épargné, accueille à son tour des réfugiés fuyant les violences.

Ces chiffres appellent une réponse humanitaire immédiate, les 29 millions de dollars supplémentaires que réclame le HCR d'ici décembre. Mais ils appellent aussi, et peut-être surtout, une question plus dérangeante : pourquoi, après plus de quinze ans de guerre contre Boko Haram et ISWAP, la violence continue-t-elle non seulement à persister, mais à s'étendre ?

Il y a un diagnostic que les Etats refusent d'entendre. C'est précisément la question que pose depuis des années le Centre d'Études pour le Développement et la Prévention de l'Extrémisme (CEDPE), basé à N'Djamena. Son président, le Dr Ahmat Yacoub Dabio, le répète inlassablement :
 

l'une des erreurs majeures commises par les pays du Sahel et du bassin du lac Tchad réside dans la négligence des programmes de désengagement, de démobilisation, de réinsertion et de réconciliation (DDRR) des anciens combattants ayant renoncé à la violence. 

Le constat est concret et documenté. Fin 2019, près de 7 000 combattants de Boko Haram se sont rendus au Tchad, dont environ 54 % de femmes. Faute de programmes de réinsertion suffisamment structurés et financés, seul un millier de ces désengagés étaient encore suivis dans la province du Lac en 2024. Que sont devenus les 6 000 autres ? Le CEDPE pose la question sans détour : disparus dans la nature, ils sont susceptibles d'avoir rejoint d'autres groupes armés actifs dans la région, faute d'alternative. Le centre dénonce également une dérive récurrente :

au lieu de financer des programmes concrets de réinsertion socioprofessionnelle, des sommes considérables continuent d'être englouties dans des études et des conférences qui ne débouchent sur aucune action tangible sur le terrain.

Ce n'est pas un problème de moyens absents, un projet de DDRR au Tchad a ainsi été chiffré à 54 milliards de FCFA, mais un problème de priorité et de volonté politique. Année après année, les États du bassin choisissent de reconduire l'option militaire plutôt que d'investir dans ce qui, sur le terrain, ferait réellement la différence : des emplois, des infrastructures, des services publics dans des zones qui n'en ont quasiment jamais connu. 

Le développement, angle mort de la stratégie régionale. C'est là le second axe du diagnostic porté par le CEDPE : l'expansion du terrorisme est étroitement liée aux déficits de gouvernance, au sous-développement et à la faible présence de l'État dans les zones périphériques. Les enquêtes menées sur le terrain dans le bassin du lac Tchad révèlent l'absence quasi totale de services publics dans plusieurs localités — un vide que les groupes armés occupent avec méthode, en se substituant à un État absent pour recruter, taxer, et parfois même rendre une justice sommaire. 

Le CEDPE invite à ce titre à regarder ce qui a fonctionné ailleurs. Il cite l'exemple de l'Afghanistan, où les États-Unis, malgré une puissance militaire sans commune mesure avec celle des armées régionales, n'ont pas réussi à imposer une stabilité durable par la seule force. A l'inverse, des pays comme l'Algérie, le Maroc, la Mauritanie ou l'Égypte sont parvenus à réduire considérablement l'activité des groupes extrémistes sur leur sol grâce à une approche globale combinant sécurité, développement économique, création d'emplois, réinsertion socioprofessionnelle et formation des jeunes. La différence ne tient donc pas à la taille des armées, mais à la capacité d'articuler la sécurité avec une offre concrète d'avenir pour les populations et pour ceux qui déposent les armes.  

Ne pas se limiter à l'option militaire: un appel, pas un slogan. Ce message, martelé depuis des années par les chercheurs du bassin eux-mêmes, mérite d'être pris au sérieux précisément au moment où le HCR documente une aggravation aussi nette de la crise. Les opérations militaires contre Boko Haram et ISWAP demeurent indispensables, personne ne le conteste, pas même les chercheurs du CEDPE. Mais l'histoire récente de la région démontre, chiffres à l'appui, que la seule contre-insurrection ne suffit ni à tarir le recrutement, ni à offrir un avenir à ceux qui renoncent à la violence, ni à restaurer la confiance de populations qui vivent depuis quinze ans entre la peur des groupes armés et celle des forces qui sont censées les protéger.   

Trois priorités se dégagent de ce diagnostic :

  1. Financer réellement les programmes de réinsertion, plutôt que de multiplier les études et les conférences sans lendemain — avec un suivi transparent du devenir de chaque désengagé, pour éviter que des milliers d'entre eux ne disparaissent des radars et ne retombent dans les filets d'un autre groupe armé.
  2. Investir dans les zones abandonnées par l'État — écoles, routes, accès à l'eau, au soin, au logement et à la formation, opportunités économiques — pour priver les groupes armés du terreau que leur offre, aujourd'hui encore, l'absence quasi totale de services publics.
  3. Coordonner l'effort à l'échelle régionale, puisque la crise elle-même ne connaît plus de frontières : un déplacé chassé du Nigeria peut aujourd'hui se retrouver au Bénin, preuve que la réponse ne peut plus être pensée pays par pays.

    Le HCR l'a dit sans détour : la situation est profondément préoccupante, mais elle peut encore être inversée grâce à un soutien ferme dès maintenant. C'est également le sens de l'alerte portée depuis des années par le CEDPE : la fenêtre pour agir autrement qu'à coups de campagnes militaires reste ouverte, mais elle se referme un peu plus à chaque cohorte de désengagés livrée à elle-même, à chaque village privé d'école ou de dispensaire, à chaque année où l'on préfère financer une nouvelle étude plutôt qu'un programme de réinsertion. A titre d'exemple, lorsque le CEDPE s'est fermement opposé au financement d'un million de dollars par le canada pour une étude de faisabilité sur la construction d'un CTO ( centre de transit et d'orientation), il a fait l'objet d'une attaque ciblée par le comité de pilotage chargé de DDRR. Le secrétaire général du ministère de la justice s'est permis de déclarer publiquement à l'hôtel Radisson, lors de la restitution du rapport d'une mission au Niger :

    le CEDPE met le bâton dans la roue du gouvernement pour perturber le développement. 

    Quatre ans plus tard, les corrompus continuent tranquillement à profiter de la situation et le conflit demeure intact.

    Enfin, les États du bassin du lac Tchad ont gagné, au fil des années, des batailles militaires contre Boko Haram. Ils n'ont pas encore gagné la paix et les chiffres du HCR rappellent, avec une brutalité comptable, le prix de ce retard.

    MS. Abdelsalam
    Analyste, chercheur associé au CEDPE
    www.centrerecherche.com


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