Le chef de la junte a défendu son ministre de la Sécurité pour ses propos diffamatoires à l'encontre des magistrats, invoquant la liberté d'expression pour justifier ces déclarations.
Selon des informations relayées par les réseaux sociaux et reprises de TchadOne, un adolescent de 15 ans, Ahmat Mahdi, aurait été arrêté avec son père le 26 juin 2026 à Amtimane, pour avoir critiqué sur les réseaux sociaux le chef de la junte militaire au pouvoir. Il aurait ensuite été transféré vers une destination tenue secrète, et des sources non officielles évoquent des violences subies pendant sa détention. Ces éléments n'ont, à ce stade, pas été confirmés de façon indépendante, mais leur seule plausibilité, dans le contexte tchadien actuel, suffit à interroger.
Car ce cas, s'il se confirme, mettrait en lumière une contradiction flagrante dans le discours du pouvoir. Le chef de la junte le maréchal Mahamat Kaka a en effet défendu son ministre de la Sécurité publique lorsque celui-ci avait tenu des propos diffamatoires à l'encontre des magistrats, invoquant alors la liberté d'expression pour justifier ces déclarations. Si ce principe vaut pour un membre du gouvernement s'exprimant contre l'institution judiciaire, il devrait, à plus forte raison, s'appliquer à un adolescent de 15 ans s'exprimant, fût-ce maladroitement, sur les réseaux sociaux.
On ne peut pas se prévaloir de la liberté d'expression pour couvrir les propos de ses proches, et la nier dès qu'elle s'exerce contre soi. Cette application à géométrie variable d'un principe fondamental révèle moins un attachement sincère à la liberté d'expression qu'un usage instrumental de la notion, mobilisée quand elle profite au pouvoir et écartée dès qu'elle le dérange.
A cela s'ajoute une seconde violation, plus grave encore si les faits sont confirmés, celle du droit de protection de l'enfant. Le Tchad est signataire de la Convention internationale des droits de l'enfant et de la Charte africaine des droits et du bien-être de l'enfant, deux textes qui imposent que l'intérêt supérieur de l'enfant prime sur toute autre considération, que sa détention soit une mesure de tout dernier recours, et que la torture soit absolument prohibée, sans exception possible liée à l'âge ou aux propos reprochés. Si un mineur a effectivement été détenu au secret, hors de portée de sa famille et de tout contrôle judiciaire, cela s'apparenterait à une disparition forcée, l'une des violations les plus graves reconnues par le droit international. Quant à l'arrestation du père, si elle s'est faite sans base légale, comme cela est suggéré, elle constituerait une violation distincte et tout aussi préoccupante des garanties judiciaires fondamentales.
Ce qu'un autre choix aurait pu ressembler. Au-delà de la question du droit, qui ne laisse guère de marge d'interprétation, se pose une question de posture, presque humaine, qu'aucun texte ne peut imposer mais que l'histoire récente illustre avec force. Face à celui qui vous a offensé, voire à celui qui a tenté de vous nuire, deux voies s'offrent toujours, la répression, ou l'écoute.
A la place du chef de la junte au pouvoir, recevoir cet adolescent de 15 ans, l'écouter, comprendre ce qui l'a poussé à s'exprimer ainsi, aurait été un choix tout aussi possible que celui de l'emprisonner, et infiniment plus à la hauteur de la fonction.
Ce choix d'écoute et de hauteur a, dans l'histoire récente, des précédents marquants. En 2025, après l'assassinat de son mari, le militant américain Charlie Kirk, le 21 septembre, lors de la cérémonie d'hommage tenue à Glendale, en Arizona, devant des dizaines de milliers de personnes, sa veuve, Erika Kirk, a pris la parole pour accorder publiquement son pardon au jeune homme accusé du meurtre. « Je lui pardonne car c'est ce que le Christ a fait, c'est ce que Charlie ferait. La réponse à la haine, ce n'est pas la haine », a-t-elle déclaré, en larmes, sous les applaudissements de la foule. Ce pardon n'a pas attendu un procès, ni même que l'émotion du deuil se dissipe, il a été offert à chaud, comme un choix délibéré de ne pas laisser la haine dicter la suite.
Plus loin dans le temps, mais tout aussi éclairant, le pape Jean-Paul II, victime d'une tentative d'assassinat le 13 mai 1981, avait pardonné publiquement à son agresseur dès le 17 mai suivant, avant même sa guérison complète. Deux ans plus tard, le 27 décembre 1983, il s'était rendu en personne dans la prison où celui-ci était détenu pour lui réitérer ce pardon de vive voix, non pas en niant la gravité de l'acte commis, mais en choisissant de ne pas répondre à la violence par une violence supplémentaire.
Ces deux gestes n'avaient rien d'une faiblesse. Ils émanaient au contraire de personnes en position de force, un chef d'État spirituel, la veuve d'une figure publique soutenue par l'opinion, qui auraient pu, sans aucune contestation possible, exiger la sévérité la plus totale envers leur agresseur. C'est précisément cette position de force qui rend le geste fort. Pardonner ou écouter, quand on aurait pu punir sans qu'aucune voix ne s'élève pour le reprocher, est un acte de hauteur, pas de résignation.
Plus loin dans le temps, mais tout aussi éclairant, le pape Jean-Paul II, victime d'une tentative d'assassinat le 13 mai 1981, avait pardonné publiquement à son agresseur dès le 17 mai suivant, avant même sa guérison complète. Deux ans plus tard, le 27 décembre 1983, il s'était rendu en personne dans la prison où celui-ci était détenu pour lui réitérer ce pardon de vive voix, non pas en niant la gravité de l'acte commis, mais en choisissant de ne pas répondre à la violence par une violence supplémentaire.
Ces deux gestes n'avaient rien d'une faiblesse. Ils émanaient au contraire de personnes en position de force, un chef d'État spirituel, la veuve d'une figure publique soutenue par l'opinion, qui auraient pu, sans aucune contestation possible, exiger la sévérité la plus totale envers leur agresseur. C'est précisément cette position de force qui rend le geste fort. Pardonner ou écouter, quand on aurait pu punir sans qu'aucune voix ne s'élève pour le reprocher, est un acte de hauteur, pas de résignation.
Le chef de la junte tchadienne se trouve, lui aussi, en position de force absolue face à un adolescent de 15 ans. Rien, sur le plan du rapport de force, ne l'oblige à la sévérité. Recevoir cet enfant, l'écouter, comprendre les raisons de sa critique, quand bien même celle-ci aurait été maladroite ou excessive, aurait été un geste sans aucun risque pour son autorité, et qui aurait, à l'inverse de l'emprisonnement allégué, renforcé l'image d'un pouvoir sûr de lui, capable d'entendre la critique sans y voir une menace existentielle.
Le plus frappant est que cette capacité au pardon n'a même pas besoin d'être importée d'ailleurs. Elle existe déjà, et de façon éprouvée, au sein même de la société tchadienne. Le Tchad reste l'un des rares pays où la population a montré, à plusieurs reprises et dans des circonstances autrement plus graves qu'une publication sur les réseaux sociaux, une capacité de tolérance et de dépassement remarquable. Après la chute du régime de Hissène Habré en 1990, marqué selon les estimations de la Commission d'enquête nationale et de Human Rights Watch par des milliers de morts, de disparitions et de cas de torture, la société tchadienne n'a pas basculé dans une vengeance généralisée contre les anciens agents de DDS du régime déchu. Entre 2016 et 2019, dans la région du Lac Tchad, environ 7000 combattants ayant quitté les rangs de Boko Haram, un groupe responsable d'atrocités majeures contre les populations civiles de la zone, ont pu être progressivement réintégrés au sein des communautés mêmes qu'ils avaient autrefois attaquées, celles-ci acceptant de les accueillir et de les accompagner vers une nouvelle vie plutôt que de les rejeter.
Si une population a su, dans des cas d'une gravité bien supérieure, faire le choix de l'accueil plutôt que du rejet, il paraît d'autant plus difficile de justifier qu'un seul adolescent, pour quelques mots exprimés en ligne, ne puisse bénéficier de la même indulgence de la part de ceux qui le dirigent.
Un même principe, appliqué deux fois différemment
En définitive, qu'il s'agisse de la liberté d'expression ou de la protection de l'enfance, le même constat s'impose. Un pouvoir ne peut invoquer un principe pour protéger les siens et le bafouer dès qu'il s'agit de ses détracteurs, fussent-ils âgés de 15 ans. Et un pouvoir qui choisit la prison plutôt que l'écoute, là où d'autres, ailleurs et dans des circonstances bien plus graves, ont choisi le pardon, ne fait que révéler la fragilité de son autorité plutôt que sa force.
Dr. Ahmat Yacoub Dabio
Ancien Conseiller chargé de Mission du Médiateur de la République
Expert en gestion de conflits
Président du CEDPE
Tel/Watsup: 00 235 99860817
Yacoubahmat0@gmail.com


