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Sous la loupe

La révolte des adolescents contre le chef de la junte militaire au pouvoir au Tchad

Mardi 30 Juin 2026

Il y a quelque chose de profondément révélateur dans le fait que ce soient aujourd'hui des adolescents, et non des responsables politiques aguerris, qui mènent la charge contre le chef de la junte militaire au pouvoir au Tchad.



Depuis l'arrestation, le 26 juin 2026, du jeune Ahmat Mahdi, 15 ans, accusé d'avoir critiqué le chef de la junte sur les réseaux sociaux et que des sources non officielles disent avoir été violenté pendant sa détention, un mouvement inattendu s'est mis en branle. Sur les réseaux sociaux, photos et vidéos à l'appui, des adolescents se sont mis à interpeller directement, nommément et sans détour le chef de la junte le maréchal Mahamat Idriss Déby Itno, devenu selon ces mêmes voix le dirigeant le plus impopulaire de l'histoire récente du pays. Ces informations, comme celles concernant le sort du jeune Ahmat Mahdi, n'ont pas été confirmées de façon indépendante à ce stade, mais le climat qu'elles décrivent correspond à une réalité tchadienne déjà largement documentée.
 
Un silence des adultes qui en dit long. Ce qui frappe, dans ce mouvement attribué à des adolescents, ce n'est pas seulement son existence, mais le contraste qu'il dessine avec le silence du reste de la société. Depuis l'arrivée au pouvoir du maréchal en avril 2021, la marge de manœuvre de l'opposition s'est méthodiquement réduite. Les manifestations du 20 octobre 2022 avaient déjà été réprimées dans le sang, suivies d'une loi d'amnistie qui a consacré l'impunité des forces de sécurité impliquées. Le 28 février 2024, l'opposant Yaya Dillo Djérou, principal rival présumé du chef de l'État pour la présidentielle à venir, a perdu la vie lors d'un assaut des forces de sécurité contre le siège de son parti ; le gouvernement a évoqué un échange de tirs, mais plusieurs experts médico-légaux cités par Reuters ont conclu à une exécution à bout portant, et Human Rights Watch dénonce, plus d'un an après les faits, l'absence persistante d'enquête indépendante. Plus récemment encore, l'ancien Premier ministre Succès Masra a été condamné à vingt ans de prison, tandis que des marches de protestation continuent d'être systématiquement interdites.
Face à ce passif, l'écrasante majorité des adultes tchadiens, qu'ils soient responsables politiques, journalistes ou simples citoyens, a fini par se taire, par exil, par prudence ou par lassitude. C'est dans ce vide que les voix adolescentes prennent un relief inattendu, ce sont elles, aujourd'hui, qui assument le risque que plus personne d'autre ne semble vouloir prendre.
Des griefs qui dépassent largement la politique partisane. Ce qui rend ce mouvement plus difficile encore à disqualifier comme une simple manipulation ou un emballement passager, c'est la nature des griefs qu'il porte. Il n'est pas question, dans les critiques relayées, de soutien à tel parti ou à tel leader d'opposition, mais de réalités matérielles vécues au quotidien : les coupures d'électricité récurrentes, la corruption et les détournements de fonds publics révélés ces derniers mois jusque dans l'entourage présidentiel, et le coût de la vie devenu insupportable pour une population dont plus du tiers vit sous le seuil d'extrême pauvreté selon la Banque mondiale. L’un des trois jeunes dit :
Président, j’ai faim, je veux manger. Si tu ne me donnes pas à manger, je vais….
 Ce sont des constats que partage une large partie de la population, indépendamment de toute appartenance politique.
Plus frappant encore, selon les éléments rapportés, beaucoup de ces jeunes critiques ne seraient pas issus de l'élite scolarisée ou des cercles militants habituels, mais de milieux populaires peu instruits. Si cela se confirme, c'est un signal d'autant plus fort, la contestation n'est plus seulement portée par une avant-garde politisée, mais par une jeunesse ordinaire, qui n'a pourtant pas besoin d'analyses savantes pour constater qu'elle vit dans le noir, qu'elle peine à se nourrir, et que l'argent public semble s'évaporer ailleurs que dans ses besoins.
 
Pourchasser plutôt qu'écouter, c’est la réponse choisie par le chef de la junte au pouvoir.
Face à cette parole inédite, le choix du pouvoir, n'a pas été celui de l'écoute, mais celui de la traque. Plutôt que de voir dans ces critiques juvéniles un signal d'alarme sur l'état réel du pays, le chef de la junte aurait préféré les traiter comme une menace à neutraliser, en faisant rechercher et arrêter ces jeunes voix.
Cette option, si elle se confirme, est porteuse d'un risque que l'histoire récente du pays devrait pourtant inciter à éviter, celui de transformer une génération entière en adversaire déclaré, avant même qu'elle n'ait eu l'âge de voter, de militer ou de s'organiser. Un pouvoir politique peut choisir d'ignorer une critique, de la combattre par les mots, ou de chercher à comprendre ce qu'elle révèle. En optant pour la répression d'adolescents pour des publications sur les réseaux sociaux, le pouvoir militaire tchadien choisit la voie la plus risquée des trois : celle qui ne résout aucun des problèmes dénoncés (l'électricité ne reviendra pas, la corruption ne reculera pas, la vie ne deviendra pas moins chère), mais qui, en revanche, grave durablement dans la mémoire d'une classe d'âge entière le souvenir d'avoir été pourchassée pour avoir simplement dit ce que tout le pays pense déjà. Même ministres et premiers ministres ont déjà dénoncé qu’ils ne perçoivent pas leurs budgets pour travailler. Des budgets mis au service du chef de la junte, pour ses déplacements et son prestige.
 
Quand des adolescents en viennent à dire tout haut ce que les adultes n'osent plus murmurer, ce n'est généralement pas le signe d'une jeunesse égarée. C'est le signe d'un pays où le canal normal de l'expression politique s'est à ce point rétréci que c'est désormais aux plus jeunes, et aux moins armés pour le faire, qu'il revient de porter la parole de tous les autres.


Ramy Haroun
Analyste, chercheur associé au CEDPE
Sahel 7

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