Connectez-vous S'inscrire
Menu
Sous la loupe

Am-Dafock : les vieux fantômes de la guerre centrafricaine reviennent par la frontière soudanaise

Mardi 7 Juillet 2026

Certaines sources centrafricaines proches de la sphère d'influence russe ont avancé, sans apporter de preuve vérifiable, une implication tchadienne avec des soldats, ukrainienne avec des drones et d'instructeurs français dans le renseignement et la formation des assaillants, ou un lien entre l'attaque et des intérêts occidentaux.


 
Une attaque, un aveu, un symbole
Le 30 juin 2026, à l'aube, une coalition rebelle a frappé simultanément les positions des Forces armées centrafricaines (Faca), de leurs alliés russes et de la mission onusienne à Am-Dafock, ville coupée en deux par la frontière entre la République centrafricaine et le Soudan. Les combats ont duré plus de trois heures. Les assaillants ont d'abord pris le dessus avant d'être repoussés, laissant derrière eux un bilan d'au moins vingt-huit morts. Quatre jours plus tard, l'Alliance du sursaut patriotique (ASP) a reconnu, dans un communiqué, avoir engagé ces opérations militaires, un aveu rare qui mérite qu'on s'y arrête, tant il en dit plus que l'attaque elle-même sur la nature de cette nouvelle rébellion.
Car l'ASP n'est pas un groupe armé ordinaire. C'est une coalition formée il y a à peine deux mois, mais qui rassemble des factions issues à la fois de l'ex-Séléka et des ex-Anti-Balaka, deux mouvements que tout opposait pendant la guerre civile de 2013-2015, l'un à dominante musulmane et venu du nord-est, l'autre milicien et à dominante chrétienne-animiste. Sa direction compte d'anciens cadres de la Coalition des patriotes pour le changement (CPC), celle-là même qui avait tenté de marcher sur Bangui en 2020-2021 pour empêcher la réélection de Faustin-Archange Touadéra.
 
Le retour d'une fracture qu'on croyait scellée. C'est là le premier enseignement de cet épisode, et le plus préoccupant, la ligne de fracture identitaire qui a ravagé la Centrafrique entre 2013 et 2015 n'a jamais été véritablement refermée, seulement mise sous cloche par des accords de paix successifs, des programmes de désarmement partiels, et une présence internationale (Minusca, alliés russes) censée en contenir les rechutes. Que d'anciens ennemis jurés se retrouvent aujourd'hui dans une même coalition contre Bangui n'est pas un simple accident de circonstance, c'est le signe que la logique de convergence contre un pouvoir commun peut, à tout moment, prendre le pas sur des rivalités qu'on pensait irréconciliables. Une rébellion qui rassemble d'anciens Séléka et d'anciens Anti-Balaka n'a plus besoin de se justifier par une cause religieuse ou communautaire. Elle se définit uniquement par ce à quoi elle s'oppose. C'est en un sens plus difficile à combattre politiquement, car il n'y a plus de doléance communautaire précise à traiter, seulement une hostilité au pouvoir en place.
 
Une frontière qui n'en est plus une. Le choix d'Am-Dafock n'est pas anodin non plus. Cette localité, à cheval sur la frontière avec le Soudan, se prête depuis longtemps aux incursions rapides suivies de replis de l'autre côté de la ligne frontalière, une tactique classique dans une région où le contrôle territorial de l'État s'arrête souvent aux abords des grandes villes. Mais ce facteur géographique a pris une gravité nouvelle depuis 2023, le Soudan voisin est plongé dans une guerre civile dévastatrice entre l'armée soudanaise et les Forces de soutien rapide, un conflit qui a déjà déstabilisé le Tchad et une partie du Sahel. Une zone frontalière poreuse jouxtant un pays en guerre civile ouverte constitue, presque mécaniquement, un sanctuaire logistique pour des groupes armés en quête de armes, de recrues ou simplement de refuge. Ce schéma n'est pas propre à la Centrafrique, c'est le même mécanisme qui alimente aujourd'hui la contagion de l'insécurité vers le Bénin dans le bassin du lac Tchad, ou l'essaimage de combattants entre le Sahel et les États côtiers du golfe de Guinée. La stabilité d'un pays d'Afrique centrale ou de l'Ouest dépend désormais autant de sa propre gouvernance que de ce qui se joue chez ses voisins.
La guerre se joue aussi sur le terrain de l'information. Un dernier point mérite d'être souligné, avec la prudence qu'il impose. Certaines sources centrafricaines proches de la sphère d'influence russe ont avancé, sans apporter de preuve vérifiable, une implication tchadienne avec des soldats, ukrainienne avec des drones et d'instructeurs français dans le renseignement et la formation des assaillants, ou un lien entre l'attaque et des intérêts occidentaux. Ces affirmations doivent être traitées avec la plus grande prudence car elles émanent de médias qui ont un intérêt direct avec des aspects sécuritaire, économique et diplomatique, à orienter le récit de cette crise en faveur du narratif russe en Centrafrique, où Moscou maintient une présence militaire et des intérêts miniers substantiels depuis plusieurs années. Cela ne signifie pas que ces affirmations sont nécessairement fausses ; cela signifie qu'elles ne sont, à ce stade, corroborées par aucune source indépendante, et qu'elles doivent être reçues comme des éléments d'une bataille informationnelle qui accompagne presque systématiquement ce type de conflit, au même titre que les combats sur le terrain.
 
Ce que cela annonce. Ni la formation de l'ASP ni l'attaque d'Am-Dafock ne sont des incidents isolés. Ils s'inscrivent dans une séquence régionale plus large, où d'anciens réseaux armés se recomposent au gré des opportunités, où les frontières deviennent des zones de transit plutôt que des lignes de défense, et où chaque camp, gouvernemental comme rebelle, mobilise autant les armes que le récit qui les accompagne. Pour Bangui, la reprise de contrôle à Am-Dafock est un succès tactique. Mais cela ne répond pas à la question centrale posée par la reformation de cette coalition : combien de temps une paix bâtie sur le confinement militaire de fractures identitaires non réglées peut-elle durer, alors que toute la région, du Soudan au lac Tchad, s’embrase peu à peu à ses marges ?

Dr. Ahmat Yacoub Dabio
Ancien Conseiller chargé de Mission du Médiateur de la République
Expert en gestion de conflits
Président du CEDPE
Yacoubahmat0@gmail.com