Connectez-vous S'inscrire
Menu
www.centrerecherche.com
Siège : N'Djamena, Tchad
E-mail : yacoubahmat@aol.com
Ensemble contre les conflits et pour la paix

Opinion Libre

L’or instrumentalisé - comment les nouvelles sanctions de l’UE ciblent injustement la souveraineté soudanaise

Mercredi 15 Juillet 2026

Nous vivons encore à une époque où les pays de l'Occident ont recours à la politique de la carotte et du bâton pour contrôler les nations africaines en développement.


Par Dr. Mukhtar Bilal 
Chercheur et diplomate soudanais
 
 L’Union européenne a récemment accentué la pression géopolitique sur le Soudan en imposant une interdiction générale sur l’achat, l’importation et le transport de l’or soudanais. Afin de tarir la production à la source, Bruxelles a également interdit l’exportation de produits chimiques essentiels à l’extraction minière, tels que le mercure et le cyanure, vers ce pays ravagé par le conflit. Présentée comme une mesure humanitaire visant à priver les factions belligérantes de fonds, cette manœuvre économique agressive a de profondes répercussions régionales et internationales et révèle un inquiétant deux poids, deux mesures dans la diplomatie occidentale. Sur le papier, la logique de l’UE semble simple. Le conflit qui a éclaté en avril 2023 nécessite des financements massifs, et l’exploitation minière artisanale représente environ 80 % de la production d’or du Soudan. En coupant l’accès aux produits chimiques de traitement, l’UE vise à paralyser l’ensemble du secteur. Cependant, la réalité sur le terrain est tout autre. Le Soudan n’exportant pas officiellement son or vers les marchés européens, les finances publiques ne seront pas directement et immédiatement affectées. En revanche, le véritable impact se fera sentir sur l’économie nationale. Des millions de Soudanais ordinaires dépendent de l'exploitation minière traditionnelle pour survivre. En ciblant ce secteur et en interdisant l'achat indirect d'or soudanais par l'intermédiaire de pays tiers, l'UE étouffe de fait la capacité du Soudan à liquider ses actifs via les marchés intermédiaires régionaux. Ceci coupe la principale source de financement permettant au gouvernement d'importer des produits essentiels comme le carburant, le blé et les médicaments.
 
Ce qui rend ce décret particulièrement controversé, c'est son rupture avec les sanctions internationales traditionnelles. Historiquement, les interventions occidentales visaient à isoler les rebelles et les acteurs illégitimes. En 2012, par exemple, l'ONU a imposé un embargo sur les armes au groupe rebelle M23 en République démocratique du Congo, tout en soutenant activement le gouvernement central en tant que partenaire légitime. Avec le Soudan, cependant, l'UE a choisi de sanctionner l'appareil d'État souverain lui-même, alors même que l'armée nationale s'efforce de maintenir les services publics et d'atténuer une crise humanitaire catastrophique. Cette approche de « culpabilisation générale » n'est pas totalement inédite. Nous avons observé des tactiques similaires au Soudan du Sud entre 2014 et 2018, en Libye après 2011 et en Côte d'Ivoire sous Laurent Gbagbo. À chaque fois, les puissances occidentales ont choisi de traiter les autorités légitimes et les forces rebelles comme des factions égales, démantelant systématiquement les réseaux de financement étatiques sous couvert de neutralité. Le défaut fondamental de la stratégie actuelle de l'UE réside dans son refus de respecter la souveraineté nationale. Alors que le peuple soudanais et les institutions étatiques officielles considèrent l'armée nationale comme la garante légitime de l'État face à une rébellion violente, l'Occident adopte une perspective homogénéisée et unilatérale. Pour Bruxelles, la seule priorité est un cessez-le-feu immédiat, même si cela implique de contraindre l'État à négocier d'égal à égal avec les forces mêmes qui ont déclenché la guerre. Derrière la rhétorique humanitaire se cachent les véritables dimensions politiques de ces sanctions. Cet étranglement économique est une tentative calculée d'affaiblir le poids diplomatique de Khartoum. Le gouvernement soudanais a déjà présenté une initiative de paix équilibrée, mais a légitimement exprimé de fermes réserves quant aux plans de paix soutenus par l'Occident qui compromettent sa souveraineté nationale et les accords d'après-guerre. En excluant le Soudan des marchés mondiaux de l'or, l'Occident recourt au chantage financier pour contraindre le gouvernement à une soumission inconditionnelle.
 
Nous vivons encore à une époque où les pays de l'Occident ont recours à la politique de la carotte et du bâton pour contrôler les nations africaines en développement. En maintenant une pression économique forte tout en laissant entrevoir un allègement progressif des sanctions, l'Union européenne utilise l'or non seulement comme un indicateur de richesse, mais aussi comme une arme politique pour dicter l'avenir du Soudan.

Sahel7