Depuis la fin du mois de janvier 2026, le Fezzan au sud de la Libye est le théâtre d'affrontements armés répétés entre l'Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Khalifa Haftar et un groupe qui se présente sous le nom de « Chambre d'opérations pour la libération du Sud », dirigé par Mohamed Wardougou. Les premiers accrochages ont visé trois points frontaliers sous contrôle de l'ANL : le poste de Toum, Wadi Bougrara et Salvador, faisant plusieurs morts et blessés dans les rangs de l'armée avant que celle-ci n'annonce avoir repris ces positions. Depuis, les combats n'ont cessé de rebondir, jusqu'à un nouvel épisode survenu ces derniers jours autour de la porte d'Arindiga et de la base militaire d'Al-Wigh.
Deux récits qui s'affrontent autant que les armes
Sur ce théâtre, la bataille de la communication est aussi disputée que celle du terrain, et les deux camps produisent des versions difficilement conciliables.
Du côté de la Chambre d'opérations, le discours est offensif, elle affirme avoir capturé une quinzaine d'éléments de l'ANL sans perte dans ses propres rangs, saisi des véhicules militaires, et revendique même, selon une source interne relayée sur les réseaux sociaux ces derniers jours, un contrôle de positions autour de la base d'Al-Wigh dans un climat qu'elle décrit comme un « effondrement total » des rangs adverses. Son commandant s'est exprimé en des termes maximalistes, présentant la libération du Sud comme un simple point de départ vers des objectifs plus larges. La Chambre a également donné un ultimatum aux forces de Haftar pour qu'elles déposent les armes et quittent le Sud, tout en rejetant catégoriquement l'initiative de partage du pouvoir proposée par l'émissaire américain Massad Boulos entre Haftar et Debeibah, exigeant à la place des élections et un retour au processus démocratique.
Du côté de l'ANL, le récit est inverse et tout aussi tranché. Un responsable militaire a qualifié la Chambre de force « fantôme », en cours de « traque », et l'institution a promis de répondre par la force à toute tentative de réactivation de la cellule. L'armée revendique de son côté des frappes aériennes ayant « atteint leurs objectifs avec précision », la reddition de plusieurs combattants, et présente ses propres pertes avec parcimonie, se contentant, dans les communiqués officiels, d'hommages nominatifs à des officiers tombés, sans bilan chiffré global.
Ce que cela signifie très concrètement, c'est qu'aucune des deux versions ne peut aujourd'hui être vérifiée de façon indépendante avec certitude. Les images qui circulent proviennent presque exclusivement des parties prenantes elles-mêmes ou de médias déjà alignés sur l'un des deux camps.
Un troisième acteur qui complique le tableau : les tribus
L'élément le plus significatif de cette séquence n'est peut-être pas militaire, mais social. Les notables et cheikhs de la tribu toubou de Qatroun ont publiquement pris leurs distances avec Mohamed Wardougou, affirmant qu'il ne représente ni ne parle au nom de leur communauté, et qu'il agit sous sa seule responsabilité personnelle, notamment après une attaque visant la porte d'Arindiga. Ce désaveu tribal fragilise l'un des angles d'attaque les plus fréquents des soutiens de Haftar, qui cherchent à présenter le conflit comme une affaire ethnique toubou contre l'État libyen. La réalité sociale du Sud est manifestement plus fragmentée que cette lecture binaire.
Wardougou, de son côté, réfute tout autant l'accusation d'instrumentalisation extérieure, affirmant ne compter aucun mercenaire tchadien dans ses rangs et n'être « l'agent de personne ». Il justifie sa mobilisation par les conditions de vie dans le Sud. Les taxes informelles prélevées sur chaque camion sortant vers les pays voisins, dont il affirme ignorer la destination finale des recettes, et l'absence de couverture médiatique des difficultés quotidiennes des populations du Fezzan par les médias proches de Haftar.
Pourquoi le Sud reste une poudrière structurelle
Cette flambée n'est pas un accident isolé. Elle s'inscrit dans les caractéristiques structurelles du Fezzan, une région historiquement sous-administrée, aux frontières poreuses sur près de 340 kilomètres, où la contrebande de carburant, de marchandises et parfois d'armes prospère précisément parce que le contrôle étatique y a toujours été distendu. La Chambre elle-même a annoncé une opération baptisée « Sables mouvants », visant explicitement les circuits de contrebande et les points de collecte de taxes informelles, signe que la contestation puise autant dans une économie de la frustration locale que dans un projet politique national.
Le texte de « La Chambre » a raison sur un point central. Ce qui se joue réellement se mesure sur le terrain, pas dans les éléments de langage. Mais c'est justement ce terrain-là qui reste, pour l'heure, le plus difficile à vérifier de manière indépendante. Deux indicateurs concrets permettront, dans les prochains jours, de trancher entre les deux récits bien mieux que n'importe quel communiqué. La question de savoir si l'ANL confirme ou dément la perte de positions autour d'Al-Wigh, et l'évolution des positions tribales dans le Fezzan, car un conflit qui perd le soutien de ses bases sociales locales, comme semble déjà l'indiquer le désaveu Toubou, a statistiquement plus de mal à se transformer en insurrection durable qu'à s'éteindre de lui-même.
Par Dr. Ahmat Yacoub Dabio
Ancien Conseiller chargé de Mission du Médiateur de la République
Expert en gestion de conflits
Président du CEDPE
Tel/Watsup: 00 235 99860817
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