« Nous avons versé du sang pour avoir ce pouvoir. » Qui, au Tchad, n'a jamais entendu cette phrase, brandie par certains zaghawa pour justifier un maintien au pouvoir qui dure désormais depuis plus de trente-cinq ans ? Elle renvoie à une histoire réelle. En 1990, des combattants de toutes les communautés confondues, en majorité zaghawa, ont pris les armes contre le président Hissène Habré et sont entrés victorieux à N'Djamena au nom d'un mot précis, la démocratie. Ce sacrifice-là, personne ne devrait le nier. Le Tchad porte les cicatrices de combats menés par toutes ses communautés depuis l'époque de Rabah jusqu'à aujourd'hui, et aucune tribu n'a le monopole du sang versé pour ce pays.
Mais trente-cinq ans plus tard, une question mérite d'être posée sans détour à ceux qui répètent encore cette phrase comme un totem. Qu'avez-vous fait de la démocratie que vous disiez être venus chercher ? en installant un pouvoir qui n'a pas nourri ceux en son nom il a été pris.
Il existe heureusement, parmi les Zaghawa eux-mêmes, des voix qui refusent cette lecture figée de l'histoire. Certaines sont même allées jusqu'à prendre les armes contre le pouvoir qu'elles avaient contribué à installer. Car la réalité est brutale. Pendant qu'un cercle restreint profite des richesses du pays, la majorité des Zaghawa reste la première victime du système qu'elle a porté au pouvoir. La région de Dar Zaghawa elle-même, celle-là même au nom de laquelle on invoque le sang versé, vit toujours sans électricité fiable, sans eau potable généralisée, sans route digne de ce nom, sans université, sans institut de formation, sans aéroport et surtout sans paix. C'est aujourd'hui l'une des régions les plus démunies du pays qu'elle a pourtant aidé à « libérer ».
Le paradoxe est encore plus cruel quand on regarde le prix humain payé, au fil des décennies, par cette même communauté, non pas seulement face à d'autres, mais de la part du pouvoir qu'elle a contribué à installer. Le général Kerim Nassour est mort en défendant ce pouvoir. Yaya Dillo Djérou, cousin du président et lui-même ancien cadre du régime avant de devenir opposant, a été tué en février 2024 par les forces de sécurité lors de l'assaut du siège de son parti, sa mère et l'un de ses fils avaient déjà péri trois ans plus tôt, lors d'une précédente tentative d'arrestation à son domicile. D'autres cadres, comme Abbas Koty, ont connu un sort tout aussi tragique. Des Zaghawa en exil (Bichra Haggar…) ou mort en exil (Hissène Koty…), ils sont nombreux. Que ce soit pour défendre ce pouvoir ou pour le combattre, des Zaghawa continuent d'y laisser leur vie. La preuve, s'il en fallait une, qu'en dehors d'une infime minorité, cette communauté n'a pas davantage profité du système que les autres composantes de la nation tchadienne.
Alors, à ceux qui brandissent encore le sang versé au nom de la démocratie, avez-vous mesuré, sérieusement, le désordre que cette « démocratie » a semé dans ce pays ? Cette même démocratie qui a vu tomber Ibni Oumar Mahamat Saleh, Yaya Dillo, Abbas Koty, Youssouf Togoïmi, le colonel Moussa Bachar Houno, le Dr Gueti Mahamat, Bichara Digui, Bisso Mamadou, Alhariss Bachar, Sebi Aguid, Adouma Hassaballah, le Commandant Demtita Ngarbaroum, le colonel Ibrahim Zahab Libiss, Laokein Bardé, Maître Behidi, Moïse Kété… pour n’en citer que ces noms.
Pendant les premières années du règne du MPS, des centaines de personnes sont enlevées ou abattues en pleine rue ; leur crime : elles étaient propriétaires de véhicules ou de motocyclettes. En octobre 91, des centaines de militaires et de civils originaires de la même région que le numéro 2 du MPS, Maldoum Bada Abbas, ont été massacrés. En août 93, environ 160 ressortissants de la région du Ouaddaï sont massacrés à la mitrailleuse en plein N'Djamena ; leur crime : ils avaient osé organiser une marche de protestation contre le massacre de 84 personnes survenu début août 93 en plein marché de Ngniguilim. Ce n'est là qu'un aperçu des crimes commis par le mouvement MPS, vendeur de démocratie, un produit avarié qui n'a servi qu'à détruire le pays.
Cette démocratie sous laquelle l'injustice et la corruption se sont installées durablement, pendant que certains construisaient des villas et acquéraient des biens à l'étranger grâce aux ressources publiques détournées, quand le peuple, lui, continue de vivre dans le dénuement ?
On aurait pu, à la rigueur, fermer les yeux sur la longévité du pouvoir, sur ses excès, au nom de la paix, de la sécurité et du développement — si, en échange, ce pouvoir avait réellement bâti le pays, instauré la justice, combattu la corruption en s'attaquant sans complaisance à ceux qui ont pillé les biens publics. Ce marché tacite, à défaut d'un autre, aurait eu un sens. Mais il n'a jamais été tenu.
Le prix payé par une génération qui n'a rien demandé. Il faut aussi regarder ce que ce système a produit chez les plus jeunes. Des adolescents qui déversent aujourd'hui leur colère, parfois injustement dirigée contre une communauté entière plutôt que contre un système, sont eux-mêmes les victimes de cette démocratie de façade qui les a privés d'éducation. Ces enfants ont grandi en regardant, impuissants, leurs parents lutter pour subvenir à leurs besoins essentiels. Des parents parfois contraints à l'exil économique, laissant leurs enfants affronter seuls un quotidien trop lourd pour leur âge. Cette génération a grandi avant l'heure, non par choix, mais parce que le pays ne lui a laissé aucune autre option.
Il n'est pas trop tard pour un mea culpa. En avril 2021, à l'arrivée du Conseil militaire de transition, les Tchadiens, dans leur immense majorité, lui ont prêté allégeance. Ils y ont cru, peut-être naïvement, espérant qu'un dirigeant jeune saurait enfin rompre avec les pratiques d'un système qu'il incarnait pourtant lui-même par filiation, en s'attaquant à la corruption et en remettant le pays sur les rails du développement. Cinq ans plus tard, cet espoir s'est dissipé, happé par le même vent que celui qui souffle sur ce système corrompu depuis 1990. Le constat qui s'impose alors est peut-être plus juste que celui qu'on croyait devoir faire. Ce n'est pas la démocratie que les tchadiens attendent en réalité, mais la justice, celle à partir de laquelle tout le reste peut retrouver son ordre naturel. Les monarchies du Golfe l'illustrent à leur manière, sans démocratie à l'occidentale, leurs populations connaissent pourtant l'aisance, la paix, et un sentiment de justice suffisant pour ne pas réclamer autre chose.
Rien de tout cela n'est irréversible. Il suffirait de reconnaître, sans détour, que le pari démocratique promis en 1990 a échoué, non pas pour humilier qui que ce soit, mais pour permettre au pays de remettre, collectivement, la pendule à l'heure. La seule voie crédible désormais est celle de la justice, rien que la justice, appliquée à tous, sans distinction d'ethnie ni de proximité avec le pouvoir. C'est cette justice-là, et elle seule, qui permettra à toutes les communautés du Tchad, Zaghawa comprise au premier chef, de vivre enfin dans la paix et la cohésion sociale plutôt que dans les confrontations intercommunautaires qui font perdre au pays un temps précieux, pendant que d'autres nations avancent.
Le sang versé en 1990 mérite mieux qu’une formule répétée pour justifier un statu quo qui n’a profité qu’à quelques-uns. Il appelle à un véritable examen de conscience.
Pour le maréchal Mahamat Idriss Déby, il s’agit de voir les arbres plutôt que la forêt. Autrement dit, prendre au sérieux la mobilisation de dizaines d’adolescents contre sa politique. C’est un signal fort à saisir pour se ressaisir rapidement, voire immédiatement, et opérer un changement radical, preuve que l’espoir demeure, avec ou sans lui.
Dr. Ahmat Yacoub Dabio
Ancien Conseiller chargé de Mission du Médiateur de la République
Expert en gestion de conflits
Président du CEDPE
Yacoubahmat0@gmail.com


